Baisse des financements, rétrécissement de l’espace démocratique, contexte géopolitique tendu: de nombreux facteurs poussent la coopération internationale à se repenser. Une adaptation qui ne doit pas se faire au détriment de ses valeurs. C’est l’avis unanime des intervenant·e·s de la table ronde organisée le 29 mai 2026, à la Salle communale de Plainpalais, pour les 60 ans de la FGC, en présence de la directrice de la DDC, Patricia Danzi, et du maire de Genève Alfonso Gomez.
«La coopération est un investissement pour la paix»
«En 1966, vingt personnes se réunissaient dans un café genevois pour imaginer un monde meilleur.» En racontant la naissance de la Fédération genevoise de coopération (FGC), sa présidente Dominique Rossier a ouvert les festivités du 60e anniversaire de l’organisation: le 29 mai, 220 personnes se sont rassemblées à la Salle communale de Plainpalais à Genève pour écouter son discours, préambule d’une table ronde de haut niveau sur l’avenir de la coopération internationale et la place de la société civile dans la période de profonds bouleversements actuelle.
Ces dernières années, la coopération au développement s’est déployée dans «un climat d’incertitudes et de tensions» ainsi que de pressions financières qui ont continué d’aggraver les vulnérabilités au Sud Global comme au Nord. Malgré cela, la présidente a rappelé le soutien encourageant de 75% des Suisses qui rejettent les restrictions budgétaires dans la coopération internationale, selon une étude récente de l’École polytechnique fédérale de Zurich. «Cette période a aussi mis en lumière la force de la solidarité: celle de femmes et d’hommes qui continuent de croire que la coopération au développement est un facteur de stabilité et de paix», s’est-elle félicitée.
À sa suite, le maire de la Ville de Genève, Alfonso Gomez, a affirmé dans une prise de parole engagée que «la solidarité internationale ne devrait jamais être une variable d’ajustement budgétaire», car «elle est le ciment de notre humanité». «Rappelons-nous que la devise historique de notre pays est un appel puissant à l’entraide, un pour tous, tous pour un. Puisse notre pays faire honneur à cette idée qui constitue le fondement même de notre identité», a-t-il lancé.
Reconstruire un socle commun
La table ronde, animée par le responsable du bureau genevois d’Helvetas Frédéric Baldini, s’est déclinée en quatre vastes thématiques: l’impact du contexte géopolitique actuel, le rétrécissement de l’espace démocratique, la localisation de l’aide et la baisse du financement dans la coopération.
Avec les restrictions budgétaires brutales qui ont suivi le changement de gouvernement aux États-Unis, «des organisations ont fermé et des gens sont morts», a témoigné Libère Bukobero, secrétaire général d’ADISCO (Appui au développement intégral et à la solidarité sur les collines) au Burundi. Tout en déplorant ces conséquences, Patricia Danzi, directrice de la Direction du développement et de la coopération (DDC) du Département fédéral des affairs étrangères (DFAE), a exprimé son inquiétude quant à «l’érosion du cadre juridique et la baisse du respect dans les relations entre États et entre individus».
Un constat partagé par Alexandre Dormeier Freire, directeur du Programme exécutif en politiques et pratiques de développement à l’Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID): «La montée des autoritarismes remet en question les valeurs de la coopération dans les démocraties libérales. Le défi principal est de reconstruire un socle commun».
Pionniers en localisation de l’aide
Plusieurs panelistes ont précisé que les ONG de la FGC travaillent depuis longtemps main dans la main avec des partenaires locaux et qu’il existe une multitude de définitions de la localisation de l’aide, soit le renforcement de l’action pilotée par les ONG locales. Pour le secrétaire général d’ADISCO, «les ONG du Nord restent un maillon important» et il faut «faire attention à ne pas étouffer les petites organisations» innovantes qui n’ont pas de ressources financières propres.
Reprenant la parole, Patricia Danzi a affirmé: «Nous ne sommes pas intéressés par la localisation de l’aide». Selon elle, la Suisse a pour objectif de financer les ONG sur place en accordant son soutien à travers des ONG suisses «qui portent notre drapeau et parlent notre langue. Cela fait partie de notre volonté, de notre confiance et représente une zone de confort».
À propos du rétrécissement de l’espace démocratique, Anne de Riedmatten, directrice adjointe de la Direction des affaires internationales du Canton, a mis en avant le rôle de Genève comme lieu sûr pour de nombreux défenseurs et défenseuses des droits humains. Ils et elles peuvent y «entamer un dialogue avec leurs États et leur demander de respecter leurs obligations». Secrétaire générale ad intérim d’Enfants du Monde, Myriam Gallio constate au quotidien la diminution de l’espace d’action de l’ONG dans les pays du Sahel, avec des contraintes administratives accrues et une hausse des coûts sécuritaires. Pour elle, ce qui fera la différence sont «des partenariats solides avec les acteurs locaux et le dialogue régulier avec les bailleurs».
Une question de priorité
Face aux coupes budgétaires, Alexandre Dormeier Freire a plaidé pour un changement de terminologie: présenter la coopération comme «un outil pour un investissement dans la paix et la stabilité. Il est plus intelligent d’agir pour prévenir les conflits plutôt que de payer les pots cassés». Une voie réaliste selon lui dans un «monde qui n’a jamais été aussi riche»: le rapport mondial sur le patrimoine d’UBS montre que «chaque année la richesse globale augmente de 4 à 6%».
Une notion d’investissement relevée par Patrizia Danzi, qui a souligné que les nouveaux donateurs remplaçant parfois les ONG sur le terrain (comme les pays du Golfe et la Chine) attendent un «retour», qu’il soit financier, climatique ou migratoire. «Ce n’est pas un problème d’argent mais de priorité», a estimé la directrice de la DDC. Aux Chambres fédérales, «quand les parlementaires doivent faire un choix entre les agendas international et domestique, ils choisissent presque toujours le domestique, où se trouvent leurs électeurs et électrices».
Et Libère Bukobero de poser une question rhétorique concernant la réduction de l’aide financière: «Est-ce que les raisons de la création des ONG ont disparu aujourd’hui? Il faut reconnaître le rôle de la société civile [dans la coopération au développement]: quand on réduit l’aide, on fragilise ces organisations qui sont d’une grande importance. Il faut donc bien réfléchir avant de prendre de telles décisions». L’ingénieur agronome burundais a pris l’exemple des 35 coopératives et des milliers d’emplois créés grâce au soutien de la FGC. «Sans cet appui, tous et toutes se retrouveront au chômage!»
S’adapter et se repenser
De son côté, suite aux coupes budgétaires, Enfants du monde a vu la fermeture de plusieurs de ses programmes qui existaient depuis plusieurs années. «Désormais, nous cherchons à diversifier nos sources de financement en faisant appel au secteur privé, a-t-elle signalé. Dans ce processus d’adaptation de la coopération, «il faudra distinguer ce qui peut être adapté et ce qui ne doit pas changer telles que la qualité, l’attention aux plus vulnérables, la finalité du bien commun».
En conclusion, Catherine Schümperli Younossian, secrétaire générale de la FGC, a synthétisé les points forts de cet espace de réflexion dense: «La coopération au développement, même si elle doit se repenser, a toujours sa raison d’être». Elle a relevé l’importance de «construire un nouveau narratif pour démontrer sa légitimité» tout en «réaffirmant ses valeurs et principes : respect, humanité, solidarité, tolérance, éducation, santé, écologie, transition et innovation». Un message que la FGC a voulu porter le lendemain dans l’espace public à travers la Parade de la solidarité, qui a défilé joyeusement et avec conviction dans les rues de Genève.
Article rédigé par Priscilia Chacón
La table ronde a été organisée avec le soutien de la Ville de Genève et de la Loterie romande, et en collaboration avec l'association Shap Shap.